Des personnes hors du secteur de l’édition lancent des magazines nativement digitaux qui ne sont pas considérés comme des concurrents par les grands éditeurs. Par exemple, Marco Arment a lancé «The Magazine», une application iOS qui propose quelques quatre articles toutes les deux semaines. Cette offre est très différente des magazines digitaux publiés par les grands éditeurs comme Condé Nast ou encore le «Daily» de Rupert Murdoch.
Dans un essai intitulé «Subcompact Publishing», Craig Mod fait un parallèle entre le marché de l’édition d’aujourd’hui et le marché de l’automobile de la fin des années soixante. À l’époque, Honda lançait sa N360, une voiture légère et compacte. Les constructeurs automobiles américains et français pensèrent, à tort, qu’il ne s’agissait pas de concurrence mais d’un marché complétement séparé.
Un produit minimal viable
Craig Mod argumente que la N360 de Honda est un produit minimal viable. Cette voiture compacte a pris les acteurs établis sur la marché par surprise. Comme Marco Arment avec son application «The Magazine», les concepteurs de Honda ont recommencé la conception à zéro sans tenter de transposer les habitudes héritées des anciens modèles dans le nouveau.
Marco Arment étant un développeur intéressé par l’édition mais un développpeur avant tout, il a pu mettre à profit son expérience en développement pour créer une solution simple et viable.
Craig Mod donne une liste de caractéristiques pour créer un magazine digital viable minimum.
- Des petits numéros (3 à 7 articles). De petits numéros sont simple à envisager comme une unité. En plus, cela facilite l’optimisation des fichiers.
- Des fichiers légers. Plus les téléchargements sont rapides, plus l’expérience utilisateur est bonne.
- Des prix conscients de la nature digitale des publications. Les prix des publications papiers ne devraient pas influencer le prix d’un magazine digital. Un éditeur 100% digital a la liberté de pratiquer des prix plus bas car il n’a pas peur de cannibaliser les ventes de la version papier.
- Un calendrier éditorial fluide. Le processus de création du magazine étant raccourci, on peut le publier 2 à 4 fois par mois.
- Du scrolling (pas de pagination). La pagination est complexe en terme d’expérience utilisateur et d’ingenierie. Le scrolling est bien plus simple à mettre en oeuvre. Il est aussi plus familier pour les utilisateurs.
- Une structure et une navigation claire. Préferer la simplicité pour ne pas créer la moindre confusion chez le lecteur. «The Magazine» propose une table des matières, des articles et un menu de partage pour chacun, ni plus ni moins. Ce minimalisme apporte une grande clarté.
- Basé sur le HTML ou sur des formats issus de HTML tel que ePub, mobi et autres.
- Touchant le web ouvert. S’il n’y a pas d’URL accessible, le lecteur ne va pas vouloir ou pouvoir partager l’article sur les médias sociaux. «The Magazine» propose un extrait de l’article sur le web ouvert. Pour Craig Mod, le nombre de partage sur les réseaux sociaux pourraient augmenter si l’article était disponible en entier. D’après lui, les gens paient pour le côté pratique de la livraison automatique du contenu sur leurs appareils mobiles plus que pour le contenu en lui-même.
Quant à moi, j’ajouterais à cette liste qu’il est important de:
- Faire des liens dans le corps des articles. Le contenu sans lien ne tire pas avantage du médium web. De plus, on peut les enlever et les transformer automatiquement en notes de bas de page avec CSS ou XSLT dans la version imprimée. En revanche, ajouter des liens par la suite automatiquement ou à la main est beaucoup plus ardu.
Des manques flagrants dans les solutions des grands éditeurs
Loin de ressembler au magazine décrit plus haut, les solutions développées par les éditeurs établis transposent leurs méthodes et leurs pratiques directement sur les tablettes et les téléphones.
Anna Wahrman, consultante éditoriale, aborde les différentes versions optimisées des applications mobiles et des contenus pour chaque appareil mobile et leur caractère ruineux. Les éditeurs essaient de répliquer le niveau de contrôle que les designers peuvent se permettre sur la page imprimée dans le domaine digital. De plus, il le font sans remettre fondamentalement en cause l’organisation du travail. Ils créent une nouvelle version du contenu pour chaque format d’écran, chaque mode d’interaction et de livraison du contenu. Les coûts de production explosent et les modèles d’affaire craquent sous leur poids.
Karen McGrane, dans son livre «Content Strategy for Mobile», offre deux autres exemples de problèmes qui surviennent lorsque l’on enferme le contenu dans un silo correspondant à un mécanisme de livraison unique en prenant l’exemple de Condé Nast. L’éditeur américain a décidé de tout miser sur l’iPad. En plus de mettre en page l’édition papier, ils ont intégrés de nouveaux outils Adobe dans leurs processus pour créer deux mises en page pour l’iPad: une en mode paysage et l’autre en mode portrait. Il en résulte de belles mises en page mais peu de possibilité d’interaction et aucun lien vers l’extérieur.
Malheureusement pour eux, leurs éditions iPad n’ont pas eu le succès escompté et, en plus, le marché des appareils mobiles a continué à se fragmenter. Leurs lecteurs ont commencés à utiliser toute une variété de terminaux mobiles différents et l’iPad n’est pas devenu le standard de facto qu’ils avaient espérés.
Le «Daily», magazine quotidien digital lancé par Rupert Murdoch, s’est aussi trop longtemps cantonné à l’iPad. Les graphistes le mettaient en page en mode paysage et en mode portrait également. Il avait un coût de production élevé. Le produit fini avait les mêmes défauts que les autres magazines iPad. Il était très long à télécharger. Il ne proposait pas de mise à jour pour suivre l’actualité entre les numéros. Le Nieman Journalism Lab revient sur l’arrêt de la publication du «Daily» en citant les raisons ci-dessus et d’autres.
Un mécanisme de livraison pour les gouverner tous ?
Qu’il s’agisse d’un magazine ressemblant à «The Magazine» ou aux applications iPad de Condé Nast ou encore du «Daily», cette présence sur une seule plate-forme peut-être un frein.
Condé Nast, avec ses grandes structures et ses coûts élevés, n’a pas réussi en misant tout sur l’iPad. Le volume de vente n’était pas suffisant. Pour tenter de corriger le tir, ils sont obligés de simplifier leurs processus pour produire et
distribuer leur contenu sur tous les types d’appareils en une seule fois afin d’atteindre des volumes suffisants.
Dans le cas de «The Magazine» de Marco Arment, le mécanisme «Newsstand» d’Apple offre une belle opportunité pour un magazine au volume de circulation plus réduit et dont les coûts de production sont très bas.
Le «Newsstand» fournit un méchanisme pour recevoir du contenu sur son appareil iOS en payant. Le fait qu’Apple (ou Amazon, dans le cas des eBooks) se pose en intermédiaire dans la relation entre les éditeurs et les lecteurs me semble problématique. Malheureusement, leur solution est trop pratique et leur pénétration du marché trop grande — elle atteint des sommets en Suisse, par exemple — pour que les petits éditeurs s’en passent.
Pourtant cette solution se paie au prix fort. Apple et Amazon ne partagent que très peu de statistiques sur les clients et la façon dont ils arrivent jusqu’aux produits des éditeurs. Avec de meilleurs renseignements, les éditeurs pourraient mieux cibler leurs efforts de promotion et développer de nouveaux produits innovants. Suw Charman-Anderson, auteur auto-publié, parle en détail de ce manque d’information sur le blog qu’elle tient pour Forbes.
Un pas au-delà du minimum
Or, il existe une alternative au mécanisme de livraison unique. Comme Karen McGrane l’explique dans son livre «Content Strategy for Mobile», le contenu peut être fortement structuré et servi depuis un système de gestion de contenu central (au travers d’une API) dans plusieurs canaux de distribution. Alors que le livre entre dans les détails, cet article d’UX Crank, qu’elle cite, donne une idée générale de la méthode.
En ajoutant simplement deux points de plus à la liste, un petit éditeur pourra vraiment faire des étincelles sans alourdir l’organisation du travail ou augmenter les coûts.
- Un contenu fortement typé et structuré comme Karen McGrane et Rachel Lovinger le conseillent. «La modélisation de contenu, une compétence maîtresse» par Rachel Lovinger (traduit de l’anglais par moi) offre une bonne introduction à cette pratique.
- Une API exposée ou pas permet d’intégrer le contenu dans d’autres canaux de distribution avec une grande souplesse. Par exemple, on pourra faire fonctionner une application mobile et un site web avec le même contenu.